À l’ombre des grands bois, éditions du Rocher

Visuel photo de la couverture d’ « À l'ombre des grands bois », recueil de nouvelles d'Annick Demouzon, Prix Prométhée de la nouvelle, éditions du RocherPrix PROMÉTHÉE de le nouvelle, Préface d’Abdelkader Djemaï

La photographie sert de cadre et de révélateur aux quatorze histoires, individuelles ou familiales, qui composent ce recueil où plane une angoisse diffuse. Les  situations en sont souvent ordinaires, renvoyant à la vie courante, aux occupations et préoccupations communes. Les personnages, du petit enfant au vieil homme, du citadin au paysan, du retraité au vacancier, se rencontrent, se fuient, se perdent, se retrouvent, espèrent ou désespèrent, en sachant ou éprouvant, fût-ce confusément, tout le prix de l’existence.

Toujours surprenant, caractérisé par une écriture rapide, nerveuse, déliée, qui court au but, sans s’appesantir, sans tirer à la ligne, le recueil  joue sur l’ambiguïté, le décalage, les préjugés du lecteur ou ses présupposés, sème des fausses pistes et entraîne, par dévoilement progressif, vers une chute inattendue, chaque fois empreinte d’une grande humanité. Quatorze puzzles à reconstituer par le lecteur, quatorze interrogations drôles, cruelles ou tendres sur la vie.

Format : 13,2 x 20,1 – 162 pages – Prix France TTC 15,20€

ISBN : 978-2-268-07220-3  Code D. : 729 089 9

 

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NBUn jour à la mer, dernière nouvelle de ce recueil a été traduite et publiée en Serbe par les éditions POVELJA pour le compte de la BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE SERBIE, dans un court recueil où sont invités cinq nouvellistes français, soit : Sylvain TESSON, Andrée CHEDID, Olivier ADAM et Brigitte GIRAUD, tous Prix Goncourt, et Annick DEMOUZON, Prix Prométhée.

in Svetionik (Le phare), éditions POVELJA, 2012

 

Lire ou relire la magnifique préface d’Abdelkader Djemaï

Si la photo est bonne

On le sait : qu’elle fût artificielle ou naturelle, il n’y a pas de photo sans lumière. Celle qui baigne les textes d’Annick Demouzon est à la fois douce et âpre, toujours pudique et jamais voyeuse. On sait également que lorsque la littérature s’empare du thème de la photographie, on peut flirter avec le mimétisme, le cérébral et tomber – excusez-moi pour cette facilité – dans le cliché. Un piège auquel échappe l’auteur de ce beau recueil, une nouvelliste qui aime la marche à pied, la peinture, les histoires pour enfants, le cinéma et, bien sûr, les livres et les écrivains.

Annick Demouzon, qui exerce dans la vie le métier d’orthophoniste, qualifie le petit appareil numérique, qui l’accompagne dans ses déambulations, de troisième œil. Il lui sert, dit-elle, à voir, à sentir autrement. Comme l’une de ses héroïnes, elle tente d’attraper dans sa « boîte » la beauté du monde pour se l’approprier, la faire sienne. Elle sait aussi que derrière chaque photo, chaque image il y a, nous dit-elle, un mystère qui se glisse entre les interstices du temps, entre l’instant éphémère et le souvenir que l’on voudrait éternel.

Les quatorze nouvelles d’Annick Demouzon mettent en scène des vies, celles de gens qu’elle tente, avec ses mots et ses images, de saisir, de capturer, de fixer sur le papier ordinaire ou glacé, sur la page quadrillée ou blanche. Entourés d’objets, de meubles, de fantômes, de silences, de peupliers ou de saules, ils sont là présents, seuls ou ensemble, souriants, tristes, sereins, désemparés ou un peu renfrognés. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur les liens, solides ou fragiles, qui les unissent, sur le lieu, neutre ou marqué, dans lequel ils sont assis, debout ou couchés ? Qui a pris la photo et pourquoi a-t-il appuyé, « tiré » à cet instant précis et vertigineux qui lui semblait définitif ? Que veut-il révéler de l’intimité, des habitudes des personnes qui ont consenti à se livrer à lui ? Peut-être l’a-t-il fait à leur insu, à la dérobade, comme un pick pocket qui fait les poches de la réalité et des âmes? Que cherche t-il à rendre, la laideur ou la beauté, la singularité ou la banalité d’un geste, d’une attitude, d’une existence ? Cherche-t-il aussi à travestir la réalité, comme le font les photos trafiquées, fabriquées de l’Histoire officielle ?

Comme on le devine, les questions que se posent ou que suscitent les personnages d’Annick Demouzon, sont celles aussi du lecteur qui « entre », avec bonheur, dans ses histoires, ses récits qui ont pour support, pour cadre la photographie. La photographie à la fois comme mémoire, écriture, mouvement, interrogation, échappée vers l’ailleurs. D’une façon indirecte, par les chemins buissonniers de l’écriture, de l’imagination, il est à son tour témoin de leurs failles, de leurs certitudes, de leurs attentes, de leurs espoirs. Il devient, par la force des choses et des destins, l’un de leurs compagnons dans ce voyage, parfois heurté, qu’est la vie avec ses précipices, ses îlots de tranquillité, ses zones d’ombre.

L’une des qualités de ce recueil, c’est la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse qui fait succéder, sur un rythme soutenu, des histoires de famille, d’individus, de groupe.

Annick Demouzon, qui sait parler des saisons, des couleurs et des odeurs, nous offre, ici, des visages, des portraits qui ne sont jamais figés, définitifs. Chaque lecteur peut y apporter, en toute liberté, sa touche. C’est un autre des plaisirs procurés par ce recueil.

Abdelkader DJEMAÏ

À l’ombre des grands bois © Le Rocher 2011

En savoir plus sur Abdelkader Djemaï, rejoignez Le Seuil.

 

Lire un extrait de la nouvelle Caramel et chocolat

J’ai toujours aimé le chocolat, et le caramel.

Imaginez une plaque de marbre glacé — le marbre est toujours froid, dit-on. Et le caramel — ah ! l’odeur du sucre fondu ! —, qui se vautre, se couche, s’allonge et s’étire sur la plaque — languide. Se fige. Une lave à reflets d’or.

Par derrière, vous sentez l’odeur puissante du chocolat chaud, qui vous barbouille un peu, mais, tout de même, vous met l’eau à la bouche. Bientôt, plus que cette odeur. Vous avez pris votre plus belle spatule, vous en avez vérifié la souplesse et la fermeté…

Mais non ! Pas vous ! Un homme en blanc, dont vous ne voyez que la bedaine de goûteur — toi, tu goûtes trop, mon pépère, pensez-vous. Il verse le chocolat, lentement — très noir, le chocolat,  un peu amer — sur le caramel déjà pris. D’un geste fluide de la spatule, il étale… Beauté indiscutable du geste. Vous admirez sur la surface en miroir, se dessiner et s’inscrire le travail de l’outil.

Vous êtes fascinée.

Dessous… Qu’aurait-il pu y avoir dessous ? Rien. Comme ça, c’est parfait.

Bientôt, vous croquez… Non. Vous déchiquetez, suçotez, mâchouillez, inhalez, aspirez, dégustez ces deux arômes sublimes, qui se magnifient : caramel et chocolat, douceur et amertume. Jamais l’un sans l’autre.

Je regardais. Qu’est-ce que je préfère : regarder ou déguster ? Renifler à plein nez, m’écœurer les yeux, me chavirer les sens, jusqu’à — oserai-je dire — l’extase ? Ou… ? Quoi ?

Je ne sais pas ce que je préfère.

Derrière la cahute — pompeusement nommée : « Palais des Délices », on voit la mer — voilée —, comme au théâtre, le lointain troublé, et paisible. Une paix ridicule d’être excessive. On n’entend plus le bruit de l’eau, échappée en catimini vers le profond de l’horizon.

Mais il reste le sable, bleu de ciel, si doucement scintillant et roux brun sous les flaques, pointillé par la marche opiniâtre des haveneaux noirs des hommes à longues bottes, panier plastique en bandoulière. Y aura-t-il des crevettes aujourd’hui ?

— Deux cents cinquante grammes de…

Geste du doigt.

Il me sert. Au-dessus de la bedaine, un visage — rougeaud mais avenant :

— Et avec ça ?

— Ce sera tout, merci.

Je suis partie, le sachet de caramel-chocolat coincé entre deux doigts, et la cellophane qui brille au soleil.

Il m’a suivie.

Je ne l’ai pas vu.

(…)

Annick Demouzon

À l’ombre des grands bois© éditions du Rocher

 

Et un second extrait, la nouvelle Un jour à la mer

 On a d’elle une photo, au bord de la mer. La petite porte un maillot de bain tricoté à la main, avec des crabes sur le poitrail. Un maillot rouge et blanc, à rayures. La photo n’est pas en couleur, mais ce doit être du rouge et du blanc. Ce ne peut pas être autrement.

La petite a un drôle de sourire, qu’on ne peut interpréter. Le vent soulève ses mèches, et les disperse autour de son visage. L’une s’est échappée et pointe droit vers le ciel. Elle n’a pas fait un geste pour la retenir. Elle plisse fort les yeux — à cause du soleil ou du vent ?

Derrière, on entrevoit le ciel, chargé de nuages, ces nuages pesants et tourmentés des bords de mer. Autour, le sable, creusé de vagues, la dune, en léger retrait, et les toupets noirs des pins, qui dépassent à peine.

Mais rien, si on y songe, ne peut confirmer avec certitude que la mer est là — à part le sable et, à côté de la gamine, un seau de caoutchouc plutôt laid, avec une petite pelle dedans. Enfin… on peut penser que c’est une pelle. On n’en voit que le manche.

Cette année-là, ils s’étaient rendus à la mer pour les vacances d’été. Et le père avait fait cette photo. Un souvenir  pour plus tard. La photo, c’était son dada.

La mer, la gamine l’a toujours aimée : l’eau, le sable, les vagues, les coquillages, l’odeur du sel, et les pas qui s’enfouissent. Plus tard, elle se rappellera, quand elle regardera la photo.

*

 La gamine marche en trottinant le long du rivage, son seau à la main — le même que celui de la photo. Elle ramasse au sol des coquillages, un caillou ici, ailleurs un bout d’algue ou un morceau de bois, tous ces trésors que la mer dépose en lisière, comme des cadeaux qu’elle choisit avec soin. Elle les empile dans son seau, concentrée, heureuse. Ce qu’elle fait est très important.

Elle s’en va vers l’horizon fumeux, ce bout perdu de la plage, si loin pour ses petites jambes. Elle est seule. Personne ne se soucie de la voir passer.

*

 Le vieil homme a quitté un instant les siens, abandonnés à se rôtir et ne rien faire. Il commençait à s’ennuyer avec eux.

— Où vas-tu, pépé ?

Il n’a pas répondu.

Il avance dans le sable mou, où les pieds s’enfoncent, l’un un peu plus haut que l’autre, comme un dahu. Ses vieilles jambes ont bien du mal, même avec la canne. Mais ça lui plaît.

Il hume à narines grandes ouvertes le vent salé du large, cette odeur humide et forte, venue de son enfance, et qu’il avait oubliée. Il a toujours aimé la mer. C’est pour ça qu’ils l’ont mené là, les autres, avant qu’il ne meure. Ils ne l’ont pas formulé dans ces termes, bien sûr, mais il devine qu’ils l’ont pensé.

(…)

Annick Demouzon

À l’ombre des grands bois© éditions du Rocher

 

Pour connaître les réactions de presse et des autres médias, ouvrir le dossier « Presse »

Pour découvrir les autres livres,  cliquez :  Virages dangereux, le bas vénitien, Sur le chemin de l’oiseau-feuille, éditions du Rocher.

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