Extraits de nouvelles

 

À l’ombre des grands bois

éditions du Rocher

 

♦ Lire un extrait de la nouvelle

Caramel et chocolat

J’ai toujours aimé le chocolat, et le caramel.

Imaginez une plaque de marbre glacé — le marbre est toujours froid, dit-on. Et le caramel — ah ! l’odeur du sucre fondu ! —, qui se vautre, se couche, s’allonge et s’étire sur la plaque — languide. Se fige. Une lave à reflets d’or.

Par derrière, vous sentez l’odeur puissante du chocolat chaud, qui vous barbouille un peu, mais, tout de même, vous met l’eau à la bouche. Bientôt, plus que cette odeur. Vous avez pris votre plus belle spatule, vous en avez vérifié la souplesse et la fermeté…

Mais non ! Pas vous ! Un homme en blanc, dont vous ne voyez que la bedaine de goûteur — toi, tu goûtes trop, mon pépère, pensez-vous. Il verse le chocolat, lentement — très noir, le chocolat,  un peu amer — sur le caramel déjà pris. D’un geste fluide de la spatule, il étale… Beauté indiscutable du geste. Vous admirez sur la surface en miroir, se dessiner et s’inscrire le travail de l’outil.

Vous êtes fascinée.

Dessous… Qu’aurait-il pu y avoir dessous ? Rien. Comme ça, c’est parfait.

Bientôt, vous croquez… Non. Vous déchiquetez, suçotez, mâchouillez, inhalez, aspirez, dégustez ces deux arômes sublimes, qui se magnifient : caramel et chocolat, douceur et amertume. Jamais l’un sans l’autre.

Je regardais. Qu’est-ce que je préfère : regarder ou déguster ? Renifler à plein nez, m’écœurer les yeux, me chavirer les sens, jusqu’à — oserai-je dire — l’extase ? Ou… ? Quoi ?

Je ne sais pas ce que je préfère.

Derrière la cahute — pompeusement nommée : « Palais des Délices », on voit la mer — voilée —, comme au théâtre, le lointain troublé, et paisible. Une paix ridicule d’être excessive. On n’entend plus le bruit de l’eau, échappée en catimini vers le profond de l’horizon.

Mais il reste le sable, bleu de ciel, si doucement scintillant et roux brun sous les flaques, pointillé par la marche opiniâtre des haveneaux noirs des hommes à longues bottes, panier plastique en bandoulière. Y aura-t-il des crevettes aujourd’hui ?

— Deux cents cinquante grammes de…

Geste du doigt.

Il me sert. Au-dessus de la bedaine, un visage — rougeaud mais avenant :

— Et avec ça ?

— Ce sera tout, merci.

Je suis partie, le sachet de caramel-chocolat coincé entre deux doigts, et la cellophane qui brille au soleil.

Il m’a suivie.

Je ne l’ai pas vu.

(…)

Annick Demouzon

À l’ombre des grands bois© éditions du Rocher

 

Découvrir À l’ombre des grands bois© éditions du Rocher

 

♦ Un autre extrait, de la nouvelle

Un jour à la mer

  On a d’elle une photo, au bord de la mer. La petite porte un maillot de bain tricoté à la main, avec des crabes sur le poitrail. Un maillot rouge et blanc, à rayures. La photo n’est pas en couleur, mais ce doit être du rouge et du blanc. Ce ne peut pas être autrement.

La petite a un drôle de sourire, qu’on ne peut interpréter. Le vent soulève ses mèches, et les disperse autour de son visage. L’une s’est échappée et pointe droit vers le ciel. Elle n’a pas fait un geste pour la retenir. Elle plisse fort les yeux — à cause du soleil ou du vent ?

Derrière, on entrevoit le ciel, chargé de nuages, ces nuages pesants et tourmentés des bords de mer. Autour, le sable, creusé de vagues, la dune, en léger retrait, et les toupets noirs des pins, qui dépassent à peine.

Mais rien, si on y songe, ne peut confirmer avec certitude que la mer est là — à part le sable et, à côté de la gamine, un seau de caoutchouc plutôt laid, avec une petite pelle dedans. Enfin… on peut penser que c’est une pelle. On n’en voit que le manche.

Cette année-là, ils s’étaient rendus à la mer pour les vacances d’été. Et le père avait fait cette photo. Un souvenir  pour plus tard. La photo, c’était son dada.

La mer, la gamine l’a toujours aimée : l’eau, le sable, les vagues, les coquillages, l’odeur du sel, et les pas qui s’enfouissent. Plus tard, elle se rappellera, quand elle regardera la photo.

*

 La gamine marche en trottinant le long du rivage, son seau à la main — le même que celui de la photo. Elle ramasse au sol des coquillages, un caillou ici, ailleurs un bout d’algue ou un morceau de bois, tous ces trésors que la mer dépose en lisière, comme des cadeaux qu’elle choisit avec soin. Elle les empile dans son seau, concentrée, heureuse. Ce qu’elle fait est très important.

Elle s’en va vers l’horizon fumeux, ce bout perdu de la plage, si loin pour ses petites jambes. Elle est seule. Personne ne se soucie de la voir passer.

 *

 Le vieil homme a quitté un instant les siens, abandonnés à se rôtir et ne rien faire. Il commençait à s’ennuyer avec eux.

— Où vas-tu, pépé ?

Il n’a pas répondu.

Il avance dans le sable mou, où les pieds s’enfoncent, l’un un peu plus haut que l’autre, comme un dahu. Ses vieilles jambes ont bien du mal, même avec la canne. Mais ça lui plaît.

Il hume à narines grandes ouvertes le vent salé du large, cette odeur humide et forte, venue de son enfance, et qu’il avait oubliée. Il a toujours aimé la mer. C’est pour ça qu’ils l’ont mené là, les autres, avant qu’il ne meure. Ils ne l’ont pas formulé dans ces termes, bien sûr, mais il devine qu’ils l’ont pensé.

(…)

Annick Demouzon

À l’ombre des grands bois© éditions du Rocher

 

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Virages dangereux

éditions Le bas vénitien

 

♦ Lire un extrait de la nouvelle

Coup de vent

Cette lettre n’était pas destinée à être lue par un enfant. Aussi est-elle tombée des pages quand Émilie a ouvert son livre et un coup de vent l’a emportée par la fenêtre. Émilie l’a regardée partir, virevoltant dans les airs, et cela l’a beaucoup amusée… un moment.

Puis elle a plongé dans le livre et elle a tout oublié.

*

Là-bas, loin, loin d’ici et loin du temps, la vieille attendait une lettre, depuis longtemps, une lettre qui n’était jamais parvenue jusqu’à elle, une lettre qui — d’ailleurs — n’existait peut-être pas, et, de souffrance, elle avait fini par sombrer.

Personne ne comprenait rien à sa douleur. Personne n’avait jamais rien compris, car personne ne comprend rien à la douleur des autres.

*

Lui, un jour, il s’était rendu chez un papetier, au coin d’une rue, dans cette ville inconnue, où il était de passage :

— Un bloc de papier à lettres, s’il vous plaît.

— Bien, avait demandé le papetier. Quel modèle ?

Et il avait choisi le plus beau, le plus beau selon ses moyens et selon l’époque, mais un papier blanc sans rayures et des enveloppes assorties, doublées d’un grêle papier de soie. Il tirerait des traits à la règle, soigneusement, des traits au crayon ordinaire, sans appuyer, et après, il les gommerait tout doucement, pour ne pas déchirer le papier ni abîmer les lettres et les mots si bien formés à la plume. Dans un café, on lui en prêterait une, et de l’encre.

Alors, il était ressorti de là tout heureux, à l’idée de leur écrire.

*

Un homme s’est penché. Il a vu sur le sol, au pied d’un arbre, coincé dans la grille ronde autour des racines, ce papier qui dépassait, du papier jauni, un peu sale, usé le long des plis, et il l’a ouvert avec précaution. Il était curieux.

Il s’est dit que la vie est étrangement mal faite et cruelle et il a rejeté la feuille dans le caniveau, à côté de l’arbre.

Le soir, en rentrant, il en a parlé à sa femme. Elle a dit : « Oh ! » et c’est tout, puis elle a servi la soupe. Mais, la nuit, en y repensant, elle n’a pas pu s’endormir.

Annick Demouzon

Virages dangereux © le bas vénitien

 

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 ♦ Et un second extrait, choisi dans la nouvelle

Virage dangereux

Le camping-car déboula un peu vite. Ses phares étaient trop faibles, à peine une lueur grise. Il n’avait pas vu le panneau.

La vieille hurla : « Pépé, attention ! »
Trop tard. Le véhicule pesait trop pour pouvoir s’arrêter aussi vite. Il s’écrasa, avec un bruit de froissement poignant, contre le tas de ferraille en accordéon dressé devant lui. Tout s’embrasa aussitôt, illuminant la chaussée d’un éclat cru et brutal.
La vieille avait été éjectée. Elle se redressa et s’appuya contre le tronc d’un platane. Elle voyait par la vitre son vieux flamber. Des cris horribles et puis le silence… un silence atroce, pesant… pas le moindre souffle de vie, même plus les feuilles des platanes, qui s’étaient tues aussi.
Elle sombra.

*

La femme se releva. Elle était jeune : vingt-cinq ans peut-être, peut-être plus, peut-être moins. Elle s’enfonça dans la nuit et reprit le chemin de sa demeure. Ça serait pour une autre fois.
Décidément, rien n’allait plus. Elle se sentait nulle, incapable, désespérée…

*

Il avait fallu prendre des photos, des mesures, établir des plans, supputer, supposer, inventer… et ne rien trouver de plausible. Tout le monde était sur les dents.
On n’avait pas pu tirer un mot de la vieille, des cris, seulement des cris, et ces mots répétés cent fois : « Attention ! Pépé, attention ! » Peut-être plus tard, quand elle irait mieux…
Maintenant, on nettoyait la chaussée, au jet. La sciure avait épongé le sang et l’huile des moteurs. On avait emporté tous les déchets. Il ne restait plus que cette trace, gravée cruellement dans l’écorce du platane, et qui lui ferait comme une cicatrice, un souvenir douloureux, mais tout le monde s’en foutait.

*

Et puis, les journaux locaux et nationaux n’avaient parlé que de ça, pendant plusieurs jours. Et la télé aussi avait montré des photos et des reportages : les gendarmes, les « riverains » — pourtant bien éloignés et qui n’avaient rien vu, rien entendu — et n’importe qui, qui mettait son grain de sel, donnait son opinion : l’homme de la rue et des micro-trottoirs…
Les gens apportaient d’un peu partout des gerbes de fleurs ou des bouquets, qu’ils accrochaient aux arbres. On les filmait. On les photographiait et il en venait de plus en plus, mais l’enquête n’avait rien pu découvrir de particulier ou de certain.
En fait, personne ne comprenait rien à rien… On n’avait pas la moindre idée.
Le Petit courrier avait titré : « L’étrange triangle de la départementale D709bis », et l’idée — amusante — avait été reprise un peu partout. Du coup, il avait fallu un moment établir un service d’ordre spécial, parce que tout le monde voulait voir…

(…)

Annick Demouzon

Virages dangereux © le bas vénitien

 

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