Annick Demouzon répond à l’encrier renversé

Dans son N° 70, mars 2014. Une façon comme une autre de faire sa connaissance…

Couverture de l’Encrier renversé, n ° 70 – revue de la nouvelle – interview d’Annick Demouzon, qui répond aux questions de l’Encrier Renversé, numéro spécial Prix au concours de nouvelle, 1er prix Annick Demouzon.               4ème de Couverture de l’Encrier renversé, n ° 70 – revue de la nouvelle – interview d’Annick Demouzon, qui répond aux questions de l’Encrier Renversé, numéro spécial Prix au concours de nouvelle, 1er prix Annick Demouzon.

Annick Demouzon, 1er Prix au concours 2013 de l’Encrier Renversé est longuement interviewée dans la revue N°70.

 

Ce que Martine Galati dit de ce numéro de l’ER dans son blog  : Les lectures de Martine :

« L’Encrier Renversé 70

Publié le 10 mars 2014 par Martine
Je vous l’ai évoqué hier. Le numéro 70 de la revue L’Encrier Renversé est paru !
Avec à son sommaire :

– l’Édito de Gérard Charpentier et Désiré Ramanich

L’excellente interview de la lauréate 2013 du Prix de L’Encrier Renversé : Annick Demouzon, un entretien tout en nuances et sensibilité. Magnifique !

la nouvelle primée « La Ficelle » d’Annick Demouzon, suivie de celles de Tania Shebabo Cohen, Laurine Roux, Sylvie Dubin, Françoise Godel, Claudine Créac’h, Dominique Chappey, Joël Hamm, Maryse Vannier, Françoise Bouchet, Thomas Lorson (également Prix Encres Vagabondes) et Henri Bachelin (…)

un excellent cru que ce numéro 70 que je vous invite vivement à découvrir et… à lire ! »

 

♥ Découvrir cet article et le blog Les lectures de Martine :

♥ Aller visiter le site de L’encrier renversé :

 

 Lire l’interview

P4 de l’Encrier Renversé n°70, parution mars 2014, première page de l’article. Titre : Annick Demouzon « Raconte-moi une histoire ! » et le début de l’entretien sous la rubrique : La nouvelle, pourquoi ?

Première page des six pages de l’article

Voici la copie de l’entretien, tel que publié:

 

Lauriers et confidences

Annick Demouzon

« Raconte-moi une histoire ! »

La nouvelle, pourquoi ?

L’encrier renversé : Comment en être venue à l’écriture de nouvelles ?

Annick Demouzon : Tout simplement et naturellement. De même que j’ai aimé les livres avant que la conscience m’en soit venue, j’ai « écrit » très jeune. Mes premiers textes datent de ma toute petite enfance. Ce furent des textes courts, qu’aurais-je pu produire d’autre à cet âge ? Je les ai d’abord dessinés et garnis d’une fausse écriture, avant de — vive l’école ! — les écrire, et cette fois « pour de vrai » enfin, sur du papier toilette brun beigeasse — modèle standard —, dont je fixais les feuilles par un brin de laine. Très fière, je les montrais à chaque visiteur de passage. On s’est moqué… Ai-je cessé d’écrire ? Non. J’ai changé de support.
J’ai retrouvé récemment un cahier survivant, recopié d’une écriture appliquée, datant de mes dix-onze ans. Oserais-je dire que je ne renierais pas ces courtes histoires ?
En prenant de l’âge, je suis devenue dévoreuse de contes et nouvelles, ce qui n’a fait que confirmer mon attachement au texte court. En écrire restait une évidence.

L’encrier renversé : Vous avez choisi la nouvelle, cela vous semblait-il plus facile, ou plus adapté à ce que vous vouliez exprimer ?

A.D. : Comme je viens de le dire, je n’ai pas « choisi » la nouvelle, elle s’est imposée à moi. Mais je l’ai gardée. En premier lieu, parce que j’aime cette brièveté, qui permet d’aborder toutes sortes thèmes et de sujets — certains qu’il me serait impossible de développer dans un roman, et tous, dans le cadre limité d’une seule vie. Ensuite et tout autant, parce qu’elle réclame, autorise et rend possible un travail plus approfondi sur le texte que celui auquel on se livre habituellement dans un roman. Malgré les définitions, souvent bornées et closes, qui envahissent les dictionnaires, je trouve qu’elle donne à l’auteur une très grande liberté — de création sur le langage autant que de conduite dans la construction du récit ou de choix dans ses sujets — ce qui la situe, en quelque sorte, à mi-chemin entre poésie et roman.

 L’encrier renversé : Quel(s) rapport(s) les textes courts ont-ils avec la photographie, le chant et/ou la peinture, disciplines que vous pratiquez également ?

A.D. : En ce qui concerne la photographie, un rapport de similitude évident, par cette capacité que donne le texte court, comme la photo, d’attraper l’instant, de l’enfermer dans un cadre, pour mieux le révéler, dévoiler ou non ce qu’il renferme, donner à découvrir ce qu’il propose. Nombre de mes nouvelles sont, de fait — on me le dit souvent —, la saisie d’un instant, un état de la vie à un moment donné, ce point où tout peut changer et basculer. Il me paraît indéniable que, en ne disant ou ne montrant que ce que permet la brièveté de l’instant et l’étroitesse du cadrage, photo et nouvelle ouvrent toutes deux une infinité de possibles, génèrent un questionnement dans lequel le lecteur-regardeur est invité à se glisser pour combler les interstices, participer à la création. Je trouve très stimulant pour l’esprit ce flirt avec les possibles.

Mais on me dit également, de mes nouvelles, qu’elles ont quelque chose d’impressionniste, qu’elles sont construites par petites touches ou, comme me l’a fait remarquer mon ancienne professeure de dessin et peinture que « [j’écris] comme un peintre » — ce que je reçois comme un grand compliment. Car, la peinture, comme la photographie, se montre une façon d’empoigner le temps, d’agripper l’état, de lui donner un cadre et, en même temps, une sorte d’éternité. Cependant, contrairement à la photo, il lui faut la lenteur du travail et l’hésitation bénéfique. Avoir appris à peindre, c’est avoir pris le temps de voir, de regarder, de repérer, savoir se faire disponible au monde pour mieux l’absorber, y dépister l’essentiel pour mieux le piéger, enfin composer et structurer — donc choisir. Puis oser. Et jeter d’un coup sur la toile une « mise en place », qui déjà soit une œuvre, visible et comme achevée dès la première étape, mais que, pourtant, on va continuer d’enrichir, d’approfondir et d’améliorer, par touches successives, par repentirs et rajouts, qui lui donneront à la fois épaisseur et transparence. Cette façon de procéder n’est-elle pas celle du nouvelliste ? Je crois en effet très sincèrement que, par ce qu’elle m’a enseigné, la peinture guide ma main lorsque j’écris.

Quant à la musique et au chant, comment ne se seraient-ils pas glissés, eux aussi, dans mes phrases ? Les mots, comme les notes, pour mieux jouer leur rôle, ont besoin de silences, de respirations, d’un rythme qui les guide, d’une mélodie qui les porte. Là encore, on me dit fréquemment qu’on entend mon texte quand on le lit (dont mon ancien professeur de guitare — il semblerait que chacun soit particulièrement sensible à ce qui ressort de sa propre discipline…) Cela me touche, car je travaille énormément la musicalité de mes textes, choisissant les mots bien plus pour leur sonorité ou le rythme qu’ils vont installer que pour l’exactitude ou la précision de leur sens. Il m’arrive fréquemment de modifier une expression, une tournure ou une ponctuation, uniquement dans l’idée d’atteindre cette musique de la phrase, qui me paraît essentielle et que j’aime aussi à retrouver en tant que lectrice. Comme Flaubert, je lis et relis plusieurs fois mes textes à haute voix. La fluidité et le surcroît de sens qu’elle contribue à donner sont à ce prix.

Mais, pour en revenir au chant lui-même, je dois dire, à l’inverse qu’il y a une chose que je n’oublie jamais lorsque je chante, c’est que le chant est tout autant parole qu’il est musique. Je ne supporte pas d’avoir à chanter un texte sans le comprendre ou, pire encore, lorsqu’il s’avère trop pitoyablement écrit — ce qui, hélas, n’est pas si rare —, car, si je suis touchée par la mélodie, les harmonies, le phrasé, la construction musicale, j’aime aussi, dans le chant, avoir un vrai texte à servir : en quelques mots, comme la nouvelle, il doit raconter une histoire, faire naître des émotions. Certains auteurs et compositeurs le font très bien. Au chanteur de le faire entendre.

Ainsi, même si l’écriture est ce qui absorbe le plus mon énergie et mon désir, je suis persuadée, qu’on ne peut pas pratiquer plusieurs arts sans que, de l’un à l’autre, une interaction bénéfique s’installe, qui nourrit et enrichit chacun de l’apport de l’autre, même inconsciemment. Se consacrer à plusieurs activités créatives n’est pas forcément éparpillement, mais peut s’avérer, au contraire, source d’enrichissement, en aiguisant le regard et la sensibilité, en nous rendant toujours plus exigeants.

L’E.R. : Dans votre travail d’écriture, quelle place accordez-vous à la nouvelle ?

 A.D. : J’ai répondu un jour à cette question, lors d’un débat entre nouvellistes : « une récréation », ce qui a immédiatement entraîné une réaction virulente et blessée d’un des auteurs présents. Comment la nouvelle, QUE de la récréation ? J’ai dû m’expliquer.

Par ce mot apparemment violent, je voulais dire plusieurs choses. D’abord, et, tant pis, je l’admets, mais oui : récréation au sens basique de ce qui fait plaisir, de ce qui repose l’esprit, ce qui, tout en restant travail (là, je l’ai rassuré), vous sort d’un autre travail, lui fait diversion. Écrire une nouvelle me tire indéniablement en dehors de la vie ordinaire, me distrait du déplaisant ou mol quotidien, et, grand avantage, ceci sur un mode économique, car l’écrire demande moins de temps qu’écrire un roman. J’avoue prendre plaisir à cette rapidité.

D’autant plus que, malgré son format réduit, comme le roman, comme tout ce qui procède de l’imaginaire, elle donne, à son auteur, pouvoir de re-créer le monde, de le réinventer à son idée et qu’en ce sens également, elle se révèle ré-création. Mais sa brièveté, qui la rend si maniable, gratifie l’auteur d’un pouvoir d’autant plus inouï qu’il peut être aisément renouvelé.

Aussi, comme les jeux de la récré, comme les contes de notre enfance, autant que le roman, au-delà du simple plaisir de la distraction, écrire une nouvelle peut devenir catharsis, ce qui va nous changer, nous purifier, nous libérer de nos doutes et de nos souffrances, de nos angoisses — que nous pouvons, grâce à elle, vivre à travers la vie d’un autre, et ainsi évacuer hors de nous. Que nous soyons, du reste, lecteur ou auteur. À cette différence près que l’auteur a le choix de ce qu’il raconte. Combien de nouvelles ai-je ainsi écrites, pour me libérer de mes peurs, les projeter hors de moi et, en faisant vivre mes fantasmes à des personnages extérieurs, transformer en fiction ce qui aurait pu être ou devenir réalité ? Je n’en ai pas fait le compte, mais je l’avoue sans honte.

Car je crois sincèrement que la nouvelle, même dans sa concision, peut proposer une idée de réponse aux problèmes de la vie. Selon moi, comme pour tout livre, comme dans le roman, derrière le côté récréatif de la nouvelle et le simple plaisir de l’instant — qui ne sont pas à rejeter —, doit se glisser un sens, un sens discrètement présent, mais un sens. Pour que l’émotion se transforme en pensée. Quelque chose qui nous parle de l’humain et qu’on n’oubliera pas totalement, le livre refermé. Et sa brièveté, qui pourrait sembler un handicap, en lui donnant le bénéfice de la maniabilité, ouvre devant l’auteur et son lecteur une quinzaine d’horizons par livre au lieu d’un seul.

Pour terminer sur ce sujet, j’ajouterais que la nouvelle peut, de plus, se montrer, pour celui qui écrit, un très commode champ d’expérience. On peut s’y amuser à pousser à l’extrême le travail sur le langage, flirter avec la poésie, peaufiner, sculpter, y revenir, ergoter sur des broutilles. Bien plus que dans un texte long, il est envisageable d’y oser des hardiesses dérangeantes, des nouveautés, des provocations, tout en minimisant le risque de lasser le lecteur ou de se lasser soi-même. Et si, le travail achevé, une nouvelle semble décidément ratée, rien de plus aisé que de la jeter au feu sans remords : on n’y a passé qu’un bref instant de sa vie. Une autre nouvelle prendra sa place, et fouette cocher !

Quand je suis fatiguée d’écrire sur la durée, quand j’ai besoin de souffler, oui, revenir à la nouvelle, c’est ma récré, quelque chose de solide, qui me rassure et dont j’ai besoin, comme les enfants ont besoin de leur récréation.

L’écriture et vous

L’E.R. : Comment écrivez-vous ? Quels sont vos rituels ? Ecrivez-vous, plus que vous ne réécrivez ?

 A.D. : J’écris au stylo plume, à l’encre noire, sur feuilles volantes. J’éprouve un plaisir enfantin au geste physique de l’écriture — ce mouvement du corps que commande la tête et qui passe par le cœur. Et l’odeur du papier et de l’encre m’enivrent. Écrire à la main me met en émoi. Presqu’en transe. Ce qui était éparpillé de moi se rassemble en ce geste. Mon corps s’échauffe, ma tête se met à bouillir, et je me sens une, concentrée.

Je me pose alors devant ma page, avec une vague idée de départ, jamais de plan préconçu, mais quelquefois — assez rarement —, l’idée d’une fin, et je me laisse emporter. Je glisse à mon stylo : « Raconte-moi une histoire », et j’écoute ce qu’il a à me dire…

Je trouve qu’il ne s’en sort pas si mal. Ce premier jet, écrit dans une sorte d’inconscience, mais en même temps une immersion profonde, une hyper présence au texte, me livre, en général, d’assez bonnes choses : une nouvelle construite — sa structure s’est mise en place au fur et à mesure —, avec en prime, souvent, des détails qui m’étonnent, des idées surgies d’on ne sait où. Dans quelle zone inconnue de moi-même suis-je allée pêcher cela ? Cette première étape, c’est le moment le plus fort, le plus jouissif de l’écriture. Et le plus court.

Car, même si je trouve à ce premier jet quelques qualités, je n’en reste jamais là. Le plus long reste à faire. Je retravaille énormément ce texte initial. Ceci, dès la première saisie sur ordinateur, passant ensuite régulièrement du clavier au bureau et reprenant le stylo dès qu’un passage par trop récalcitrant refuse de se laisser discipliner sur écran. Malgré tout, même si je n’écris pas directement mon texte à l’ordinateur, pour l’essentiel, mes corrections se font de plus en plus à l’aide de cet outil, qui est tout de même un instrument bien commode.

Je peux modifier la place d’un paragraphe, regrouper et compresser les idées de l’un dans l’autre. Je change des mots, travaille la musicalité et la fluidité de la phrase, ajoute un peu, enlève beaucoup, passe et repasse au scanner les débuts et les fins pour leur faire rendre gorge et les pressuriser. Et recommence.

Si je suis très rapide à écrire le premier jet, qui s’écoule sans heurts, comme sorti d’un robinet grand ouvert, je suis très longue à retravailler mes textes, avec phases de repos entre les relectures, toujours profitables. Après ces mises en quarantaine, c’est fou, comme les choses s’éclairent. Ce que je n’avais pas réussi à corriger à la relecture précédente, le mot qui m’échappait, la phrase qui boitait, se transforme soudain sous mes yeux, avec le sceau de l’évidence (qui sera peut-être remise en cause plus tard, car rien ne m’est acquis de façon définitive). Mais j’avance ainsi, par relectures successives, de plus en plus lentement vers la fin, chipotant sur des détails et jamais vraiment satisfaite. Ma plus grosse difficulté est de savoir m’arrêter. Car je trouve toujours à améliorer… Même s’il m’arrive parfois de revenir à une forme antérieure et de jeter à la baille des changements finalement jugés inopportuns.

L’E.R. : Quels sont vos thèmes de prédilection?

 A.D. : Tout ce qui touche à l’humain. La mort, le temps qui passe et nous emporte, et la vie qui continue. La famille et ses périls, la difficulté d’aimer, la solitude, la force du souvenir et le miracle de la transmission, ce qui fait de nous des individus à la fois tellement semblables et si différents, des écorchés de la vie, qu’on a envie d’aimer malgré leurs erreurs. Il me plaît de parler des hommes ordinaires, des gens qui nous ressemblent. Avec une tendresse toute particulière pour les vieillards et les enfants. Et raconter ces petites et grandes choses du quotidien, qui pourraient nous arriver à tous, les projets qui foirent, les sorties de route, ce qui fait tout à la fois le tragique et le comique (voire le grotesque) de nos vies… et, en même temps, la grandeur de l’humanité. Avec, en toile de fond, la présence consolante de la nature, sans laquelle nous ne serions rien.

L’E.R. : Lorsque vous écrivez, pensez-vous en priorité au texte, au lecteur, à vous… ?

 A.D. : Pendant longtemps j’ai surtout écrit pour moi-même, par nécessité interne, sans penser à un lecteur. L’idée d’un lecteur me dérangeait même. Car je ne pouvais imaginer qu’on puisse avoir du plaisir à me lire. Pendant des années, je n’ai pas osé montrer ce que j’écrivais. J’avais l’écriture honteuse. Sans doute un relent de morale chrétienne : ce qui est bon est forcément sale, honteux et interdit…

Puis j’ai commencé à oser avec mes très proches et, plus tard — au terme d’un long cheminement —, à envoyer mes textes à des concours.

D’un coup, il y a donc eu un lecteur, et même plusieurs. Susceptible de rejeter, mais tout autant d’apprécier ce que j’écrivais, d’éprouver à sa lecture du plaisir. Prendre conscience de cette idée et l’accepter a été une étape importante de ma vie d’auteur. Un vrai tournant. Je me suis alors rendu compte que ce lecteur, auquel j’aurais pu m’adresser depuis longtemps, était depuis toujours en moi, qu’il m’attendait, qu’il m’écoutait. Je me suis mise à lui écrire, à lui, autant qu’à moi-même. N’était-il pas un peu de moi et moi une part de lui, puisque, par mes mots, je pouvais l’atteindre et le pénétrer ? Si je savais depuis longtemps que celui qui lit participe à l’existence de l’œuvre écrite, j’ai découvert alors, qu’en écrivant aux autres, c’est aussi à nous-mêmes que nous nous adressons.

Et, petit à petit, je me suis fait une idée plus précise (bien que toujours très vague) de ce qu’était ce lecteur, « mon » lecteur, ou plutôt de ce qu’il n’était pas, ce qui est moins compliqué.

Tout en continuant d’expérimenter plusieurs types d’écriture, de styles ou d’histoires (j’aime changer), je me suis mise à faire des choix, donc à éliminer. Même si je savais que, ce faisant, je fermais la porte à certains lecteurs. Et, par exemple, j’ai décidé de refuser d’écrire — notamment pour tel ou tel concours, mais aussi d’une manière générale —, ce que je pensais qu’on attendait de moi, m’interdisant de chercher à plaire à tout prix. Il fallait que je me reste fidèle, ne pas m’obliger à écrire ce que je n’aurais pas aimé lire, et ne jamais oublier que les concours ne sont, après tout, que prétexte à l’écriture, qu’une nouvelle qui voyait le jour pour un concours précis devait pouvoir exister et garder un sens après lui, hors de lui. J’ai donc préféré, s’il le fallait, l’échec probable à un succès de recettes ou de trucs. Et, assez vite, sauf si le thème me tentait beaucoup, j’en suis venue à ne plus participer à certains concours, dont les choix ne me convainquaient guère. Ils ne seraient jamais mes lecteurs.

Je ne sais toujours pas avec certitude pour qui j’écris, mais je commence à savoir pour qui je n’écris pas.

 L’E.R. : Qu’attendez-vous de votre lectorat ? Quel contact avez-vous avec lui ?

A.D. : Mon lectorat, s’il y a lectorat, est sans doute bien modeste en nombre, mais j’ai eu cependant quelques échos, quelques retours encourageants. Par courriel ou courrier, par les réseaux sociaux ou par téléphone, ou dans les salons. C’est quelque chose qui me touche énormément. Qui m’émeut. Je réponds toujours, car, ces contacts, si brefs soient-ils, me disent en partie pour qui j’écris.

Ce que j’attends de lui ? Qu’il lise mes textes et y prenne plaisir, qu’il y trouve, peut-être, une ébauche de réponse à ses questions sur la vie, qu’il ait envie que j’écrive pour lui d’autres textes qu’il saurait aimer et qu’il ne se décourage pas de me lire si le prochain ouvrage lui apporte moins que ce qu’il avait trouvé dans précédent. En bref, qu’il m’accorde le droit d’être imparfaite et celui de tenter des choses différentes sans qu’il m’en veuille, le droit de rester libre en écriture. Qu’il ne m’enferme pas dans son désir de retrouvailles à l’identique.

Et qu’il continue de me donner de ses nouvelles.

 La lecture des nouvelles et vous

 L’E.R. : Comment percevez-vous la place de la nouvelle en France ? dans les revues ? Quel rôle joue une revue comme L’encrier renversé dans le spectre nouvellier ?

 A.D. : La place de la nouvelle en France est celle qu’on lui accorde dans les journaux et revues littéraires généralistes et celle qu’on lui accorde dans les librairies : l’invisibilité quasi totale. La seule nouvelle dont on parle et qu’on estime pouvoir vendre, dirait-on, est la nouvelle traduite de l’étranger et, en accord avec la loi du marché, de préférence anglo-saxonne. Et encore… Si l’on demande : « Vous avez quoi, comme nouvelles ? », le genre ne semble pas répertorié… On ne sait pas.

Dans certaine grande librairie, le rayon nouvelle est régulièrement supprimé à la période de Noël et, en dehors de cette période, réduit à presque rien (un meuble minuscule, à demie vide, même pas étiqueté). Il m’est arrivé de devoir me mettre à quatre pattes, pour accéder à la nouvelle française, même d’auteurs connus…

Bien entendu, il existe des exceptions… pour confirmer la règle.

Sa place dans les revues ? Lorsque j’étais jeune, ma mère recevait une revue féminine dans laquelle, à chaque parution, on pouvait découvrir une nouvelle. La nouvelle était autrefois présente pareillement dans les journaux. Ce genre de choses n’existe plus. Actuellement, la nouvelle, et surtout française, ne semble publiée que dans des revues spécialisées, ou quasi. L’Encrier Renversé est l’une de ces revues où l’on peut lire de la nouvelle française et elle a le mérite, comme ses consœurs, de nous faire découvrir des auteurs qui, sans elle, nous seraient restés inconnus, mais qui trouvent là une chance d’être lus, le coup de pouce qui donne le courage de continuer. Cependant, je crains fort que, en dehors de ces revues très spécialisées, le lectorat en vienne à oublier qu’il existe un genre qui s’appelle « nouvelle ». Je pose parfois la question aux visiteurs de salons du livre, ou lors de dédicaces en librairie : « Vous savez ce qu’est la nouvelle ? » ou « Connaissez-vous la nouvelle ? » La réponse si l’on manque d’humour, peut se montrer terriblement décevante.

Même s’il existe des amoureux de la nouvelle, je crains qu’ils ne soient pas en nombre dominant.

 L’E.R. : Quelles sont vos lectures ? Par quels auteurs êtes-vous influencée ?

 A.D. : La question piège… Je lis de tout — à condition que ce soit bien écrit —, mais pas tout. Sans méthode et souvent plusieurs livres à la fois, dont je picore un peu de ci, de çà, comme ces salades composées où se développent successivement et conjointement les arômes. Actuellement, romans et nouvelles, bien sûr (si les nouvellistes ne lisaient pas de nouvelles qui les lirait ?) et livres de psychologie ou ouvrages à résonnance philosophique. Par crises, livres d’Histoire, les plus sérieux et mieux documentés possibles, mais je ne goûte guère le roman historique, qui me trouble (qu’est-ce qui est vrai là-dedans ?). À l’occasion, selon le hasard des découvertes : essais, témoignages, biographies, récits. Par petites touches, mais régulièrement, de la poésie. De temps à autre, du théâtre. Mais quasiment jamais de polar, ou très, très rarement, et les thrillers m’ennuient (je sais, je ne suis pas dans l’air du temps). Par contre, je ne crache pas sur les nouvelles noires. Quant à la SF, elle ne m’attire guère, pour m’avoir déçue.

Mais dire les livres ou les auteurs qui m’ont influencée me paraît totalement impossible. Tous, vraisemblablement. Il y a d’abord eu les histoires que nous racontait ma maman et celles qu’elle inventait pour nous, puis mon livre de CP et ses héros : Jojo, Toto, René et Zoé, et, en vrac, la comtesse de Ségur, Gérard de Nerval, Montaigne, le dictionnaire Larousse, Shakespeare, mais aussi Bazin et Cronin, la série des Jalna, les sœurs Brontë, et Autant en emporte le vent… Et, par-dessus tout, ces grands russes, inusables, inlassables, insurmontables, tellement dévorés et redévorés, avec mention particulière à Tchékhov, que, toujours, j’aime à relire et mâcher en bouche, et Maupassant, dont j’ai usé, à force de relectures, l’œuvre entière, Montaigne, que j’ouvre comme une bible et dont la langue autant que la pensée m’est régal, Verlaine, Supervielle, Paul Fort, Francis Jammes, qui se grignotent en friandises, Kadaré pour sa force, Gabriel García Márquez pour sa magie mystique, Kundera pour l’art de si bien ne rien raconter, Kafka pour avoir été Kafka, Sartre pour l’élégance de son style, Marivaux, qui voile et dévoile, sans vraiment dévoiler, et les nouvelles d’Oscar Wilde, et Dickens, et tant d’autres… J’en oublie forcément.

Mais qui, parmi tous ceux que j’ai lus auront vraiment été mes maîtres ? Comment savoir d’où nous vient ce que nous sommes ? La lecture, comme l’écriture, a quelque chose de magique et d’incompréhensible. Elle s’installe en nos tripes et fait de nous, le temps de quelques pages, son instrument. Une fois reparti, cet invité laissera forcément derrière lui quelque objet oublié. Une pensée, une image, une manière de mots, un sentiment… Oui, mais quoi ?

Chacun, sans doute, en passant, a laissé sa trace. Mais une trace si peu consciente. Pourtant… quand j’y pense… il y en a un, tout de même un, dont, sciemment, je revendique la leçon, non que j’aie moindrement cherché à l’imiter, mais je me dis que j’ai reçu de lui l’autorisation de la liberté, cette liberté du baroque : Shakespeare. Ne pas nécessairement rester homogène, passer d’un genre à l’autre, gaillardement, si cela me dit. Ne pas m’y obliger. M’accorder le droit aux pleurs et à l’excès et, tout autant, au rire et à la retenue, ou laisser la poésie s’installer où on ne l’attendait guère, et tout mêler, si cela me chante. Exactement comme fait la vie.

Et j’aimerais tant qu’il en soit ainsi dans mes nouvelles. Des contraintes, oui, des règles, non. Pourquoi forcément une chute, et pourquoi obligatoirement surprenante ? Pourquoi ni descriptions, ni analyses psychologiques ? Écrire court, et raconter quelque chose — presque rien, parfois, s’il faut —, me semblent, de fait, règles bien suffisantes. Pourtant, si, malgré tout, au bout, il y a une chute surprenante, pourquoi pas ? Et si, dans le corps du récit, il n’y a ni analyse psychologique ni description, eh bien… Du moment que lecteur et auteur y trouvent chacun leur compte… Liberté. Le tout est d’en faire bon usage.

Les concours de nouvelles

 L’E.R. : En 2011, vous êtes devenue (comme sept[1] autres auteurs publiés dans L’encrier renversé, avant vous) lauréate du Prix Prométhée de la nouvelle. Quelle perception a(i)ez-vous de ce prix majeur, depuis peu disparu, récompensant un recueil inédit de nouvelles ?

 A.D. : D’abord, je regrette infiniment sa disparition. Ce prix était une sorte de phare dans le monde de la nouvelle, un flambeau dressé au-dessus des flots et qui offrait au nouvelliste débutant, — non encore reconnu par le monde de l’édition — une chance d’atteindre le rivage et d’éviter la noyade.

Je suis infiniment reconnaissante à l’Atelier Imaginaire, à Guy Rouquet, son fondateur, et au jury d’avoir choisi mon recueil, À l’ombre des grands bois, pour recevoir le dernier prix Prométhée. C’est une grande chance. Même s’il reste beaucoup à faire pour que cet essai marqué soit suivi d’autres publications, qui assoiront et confirmeront ma position d’auteur.

Mais, dans un premier temps, indépendamment de d’obtention de ce prix, m’y préparer a été positif, puisqu’il m’a permis de construire un vrai projet d’édition, moi qui n’osais pas.

Comme je l’ai évoqué, avant le Prométhée, les concours de nouvelles ont été pour moi quelque chose d’important, voire essentiel. Avant eux, j’écrivais en secret, sans faire lire mes écrits à quiconque, si ce n’est à mon entourage immédiat, et encore… Il a fallu que mes enfants, qui écrivaient eux aussi et avaient pratiqué un peu les concours — l’un d’eux avait déjà été lauréat de deux d’entre eux —, me disent un jour : « Tu écris des nouvelles, donc tu fais des concours. »

C’était un ordre. Mais…

Moi : — Ah non, ça ne servira à rien, je ne gagnerai pas. Les concours, on ne les gagne jamais (assertion parfaitement excessive, je l’avoue depuis, mais qui me venait en droite ligne de l’enfance).

L’un d’eux revient illico avec les règlements de six concours :

— Tu fais ceux-là et tu ne discutes pas, ce sont de bons concours, je les ai choisis pour toi (il les avait sélectionnés dans le numéro spécial de L’encrier renversé).

J’ai obéi. Et, surprise et incrédule, me suis retrouvée lauréate de trois d’entre eux. 50% de réussite, cela a été pour moi un encouragement énorme. J’ai découvert : 1) qu’on pouvait me lire, 2) que je m’en sortais indemne et 3) que l’on pouvait même apprécier ce que j’écrivais. Par ailleurs, et en annexe, force m’a été de constater que, si j’avais dû faire des discours en public (ce qui jusqu’alors me terrorisait au plus haut point et représentait pour moi une épreuve quasi insurmontable), je n’en étais pas morte davantage. J’ai donc appris beaucoup de cette première année de concours.

Après cela, j’avais pris le virus, et j’ai continué.

Au bout de quelques années de ce régime, et encouragée, notamment, par une remarque de Gérard Charpentier (si, si), je me suis sentie prête à affronter LE Prométhée, sans y croire moindrement, mais au moins l’affronter, me mettre au pied du mur, avoir ce courage.

Pour ce prix, j’ai dû bâtir un vrai recueil, organisé autour d’un thème qui me parlait et qui soit susceptible de me fournir suffisamment de matière pour construire quelque chose à la fois de varié et d’homogène — déjà, en cela, il se révélait important —, et il m’a incitée, aussi, à me montrer plus exigeante encore que je n’étais à l’égard de mes textes, qui, après avoir été sélectionnés sans pitié par mes soins, ont été lus et relus. Et retravaillés. On ne se relit jamais assez. Et le Prométhée avait la réputation d’être un prix exigent.

In fine, j’ai eu l’énorme satisfaction de recevoir le prix, et ce manuscrit a donc été publiée aux éditions du Rocher, ce qui lui a donné une certaine visibilité et à moi un début de lectorat.

Le manuscrit d’un deuxième recueil, Virages dangereux, construit en parallèle et envoyé quasi au même moment à un éditeur dont j’aimais la ligne éditoriale et la qualité d’écriture de ses auteurs (Le bas Vénitien), a également été retenu pour publication miraculeuse cette même année 2011, qui fut donc une année faste.

L’E.R. : Entre L’encrier renversé et Annick Demouzon c’est une longue histoire  ; vous voilà lauréate du concours de L’encrier renversé/Ville de Castres, cela marque-t-il pour vous un tournant ? Une étape, un début ou une confirmation ?

 A.D. : Un tournant, sans aucun doute, puisque je n’ai plus le droit, maintenant, de concourir pour ce prix et que je fais désormais partie du jury !

Une étape ? Forcément. Mais vers quoi ? Une confirmation ? Je n’irais pas jusque-là. Chaque succès à un concours m’est à la fois surprise (je ne m’y attendais jamais) et réassurance, mais sème en moi, et d’autant plus si ce prix a une certaine réputation, un doute récurrent (méritais-je bien ce prix ?). Jamais, il ne m’est confirmation. À l’annonce de ce prix, qui me fait un très grand plaisir — d’autant qu’il me sera l’occasion de revoir toute la sympathique équipe de l’ER, déjà rencontrée en 2008, lorsque j’avais eu le 2ème prix[2], puis, à nouveau, pour partie, en 2009[3] et 2010[4], à l’occasion de la remise des prix reçus au concours Encres vagabondes[5] —, à l’annonce de ce prix, donc, je me suis jetée, comme je le fais chaque fois, sur ma nouvelle lauréate pour la lire, m’étonnant qu’elle ait pu être choisie pour recevoir le prix et lui trouvant, d’emblée, quantités d’horribles défauts… Pourquoi étais-je lauréate ?

Je pense que, même si je devais faire désormais ce qu’on appelle une « belle carrière » — ce qui est peu probable —, je ne me sentirais jamais « confirmée ». Le doute est une caractéristique puissante de ma nature. Cependant, chaque étape reste un pas vers quelque chose, autre chose — quelque chose de mieux ou de moins bien ? Je ne sais — en tout cas, une avancée. Si bien que chacun de ces pas, si menu soit-il, a son importance. Tout succès représente, malgré le doute, un encouragement et — pourquoi pas, finalement, le dire ainsi — me « confirme », dans mon désir d’écrire, à défaut d’être réelle « confirmation ». Restons modeste : j’avance à la vitesse de mes pas. Hasard ou talent, ils me mèneront où ils peuvent…

L’E.R. : Quelle est votre actualité littéraire et quels sont vos projets en la matière ?

 A.D. : Je viens de terminer un roman sur lequel je travaille depuis déjà longtemps. L’idée fut au départ celle d’une nouvelle, que j’ai cru d’abord devoir être longue nouvelle, avant qu’elle ne se transforme malgré moi en court roman, pour s’achever, en l’état actuel, en roman de bonne taille, même si l’on y retrouve un ingrédient résiduel de toute nouvelle : peu de personnages. En effet, c’est l’histoire de la rencontre de deux solitaires, dont la vie, par cette rencontre, va prendre une autre dimension. Je viens de commencer à envoyer les premiers manuscrits. En croisant les doigts. La route a toutes les chances d’être longue jusqu’à la parution. Le roman n’est pas non plus chose facile à faire éditer.

J’ai « bouclé », par ailleurs, un micro recueil de trois nouvelles, pour lequel je suis aussi en recherche d’éditeur. L’idée saugrenue de proposer de la nouvelle et en format inusuel (donc « hors collection »), qui plus est, ne simplifie pas la chose, j’en ai parfaitement conscience, mais zut, on verra bien ! Enfin, j’ai en tête le projet d’un nouveau recueil, de format normal, celui-ci, mais qui reste à bâtir et sans doute à compléter, puis à relire, à relire et relire encore… On ne relit jamais assez.

[1] Claire Blanchard-Thomasset (2002), Michel Cals (1989), Pierre Claudé (1991), Pierre Gabriel (1988), Alain Kewes (1997), Dominique Mainard (1994), Frédérique Martin (2004

[2] Pour « La boîte », L’ER n°61

[3] Pour « Loin du tombeau », L’ER n°62

[4] Pour « Alors le loup »

[5] Le prix « Encres vagabondes » organisé par la médiathèque de la Ville de Castres n’a aucun lien avec nos amis de la revue Encres vagabondes, créée en 1994

 

Pour en savoir plus sur Annick Demouzon et son parcours personnel et littéraire, voir « Bio-bibliographie rapide, pour les pressés« , et/ou « Biographie plus complète, pour les curieux« 

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♥ Pour lire les critiques, voir « Presse papier », Blogs et site internet, pour écouter les interviews ou visionner des documents vidéo, dont la chronique des deux recueils de nouvelles sur France 3, aller sur « Vidéo: chroniques,  lectures », pour des documents Audio, aller sur Audio: interviews ou rencontres, podcast, lectures,tels que la chronique.

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